CORPS ET MATIÈRES
Ma recherche chorégraphique est fortement liée à un travail plastique de fabrication et manipulation de matières, tels que costumes, masques, toiles et tissus divers, que je considère, sur scène, comme acteurs à part entière. Ce rapport aux matières est une relation entre différentes physicalités, dont le moteur se trouve dans la relation des corps avec l’environnement scénique et les éléments plastiques. C’est un rapport sensoriel et perceptif qui permet le passage des corps/matériaux/matières à la pensée, à la mémoire, à l’imagination, du concret à l’abstrait, du réel au fictif.

Ce travail sur les matières va de pair avec mon intérêt pour la couleur qui, en tant qu’objet perceptif primordial, me permet d’aborder des questionnements sur les émotions et l’expressivité. J’aime jouer des intensités et des contrastes, par le passage du noir au blanc, via toutes les couleurs du prisme toujours en métamorphose, tels des paysages en transformation. La peau est aussi devenue un axe central : enveloppe ou membrane – nue, habillée ou peinte – elle est frontière puis seuil, espace de passage entre la passivité et l’activité, le naturel et l’artificiel, la nature et la culture.

Je cherche ainsi à explorer les frontières entre l’intérieur et l’extérieur du corps, les matières visibles et invisibles, l’organicité et la plasticité. Ce dialogue entre le corps et la matière constitue le point central où se joue, pour moi, un rapport de continuité du corps avec son environnement.

Je m’intéresse également au fonctionnement psychique et physique du corps humain, au contexte naturel et culturel dans lequel il évolue et qui l’entoure, comme autant de multiples strates qui le composent. Entre rites, passages et métamorphoses, je recherche des formes d’archéologies corporelles, des façons de déplier et déployer toutes les facettes de cette palette.

POROSITÉ
Ce dialogue entre organique et plastique crée un rapport animiste où le danseur/l’acteur n’est pas systématiquement moteur et au centre de l’action, mais où l’entour, l’environnement peut devenir central. La recherche d’un état de corps poreux est ainsi l’état de base pour mon travail. Le corps n’est pas un centre mais un filtre, un organisme vivant où s’inscrivent et cohabitent différentes vagues temporelles et évènements. Le danseur n’est pas acteur mais vecteur/médium de forces qui le traversent et l’habitent, avec lesquelles il interagit, et avec lesquelles il fait partie d’un tout.

Ma pratique chorégraphique relie ces différents éléments en créant ou recréant des expériences physiques qui peuvent s’inspirer de certaines pratiques de transe et chamaniques, ou de pratiques somatiques et sensorielles, en les combinant avec un travail minutieux d’écriture.

De même, je cherche un rapport avec le public qui se situe dans un « espace entre », poreux, empathique : un espace qui permette de se confronter à des sensations, des plasticités et des images impulsées sur scène qui puissent continuer d’être vécues et inventées en et par chaque spectateur. L’espace du théâtre convoque une rencontre qui est à la fois artificielle et magique, réelle et fictive, qui relève pour moi davantage de l’expérience que de la seule représentation.
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